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Rencontre avec Christine David-Beausire, directrice adjointe et directrice scientifique de la Flotte océanographique française

Publié le 17/05/2022

Crédits : Stéphane Lesbats - Ifremer
Entre astronomie et atmosphère, régions polaires et océan, le parcours de Christine David-Beausire est nourri par les sciences. Directrice adjointe à l’Institut universitaire européen de la mer (IUEM) et deux fois à l’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV), elle est aujourd’hui directrice adjointe et directrice scientifique de la Flotte océanographique française opérée par l’Ifremer. Habituée à évoluer parmi les hommes tout au long de son parcours personnel et professionnel, la directrice scientifique n’a pendant longtemps pas eu le sentiment d’avoir été traitée différemment que ses collègues hommes. Christine David-Beausire revient sur sa relation avec le monde scientifique et partage son regard sur l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes.

Astronomie, atmosphère, régions polaires, océan… Comment est né votre intérêt pour les sciences ?

De l’envie d’apprendre et de comprendre. Quoi de mieux pour nourrir cette insatiable soif de connaissances que la recherche scientifique dont l’objectif, à partir de ce qu’on sait à un moment donné, est bien d’étendre le champ des connaissances. Dès l’adolescence, l’astronomie et la cosmologie me passionnaient, sans doute parce que ces disciplines, en voulant expliquer l’Univers, rejoignent la quête des origines. L’astronomie m’a fait vivre ma première « émotion scientifique » lorsque qu’à 14 ans j’ai vu de mes yeux, pourtant avec une résolution dérisoire, les anneaux de Saturne dans mon petit télescope amateur. Pour autant je n’ai pas l’amour des sciences exclusif : la volcanologie comme la biologie ou la paléontologie m’intéressent également. C’est sans doute pourquoi j’apprécie les postes d’encadrement de la recherche dans des infrastructures opérationnelles comme l’IPEV ou la Flotte, qui ont vocation à déployer des recherches dans des disciplines très variées.

J’ai étudié l’astronomie jusqu’en DEA (le master de l’époque), mais mon parcours professionnel a finalement bifurqué, pour des contraintes pratiques. Le choix de la physique de l’atmosphère au moment de ma thèse est avant tout l’histoire d’une rencontre avec un grand monsieur, Gérard Mégie qui alliait une intelligence vive, la capacité d’analyse et de vision intégrative à une rare empathie et une finesse subtile dans sa lecture de l’autre. Chose encore rare à l’époque, tout début des années 1990, il recrutait les doctorants et jeunes chercheurs quasiment à parité de genre. Ma carrière de chercheure s’est déployée ensuite pendant plus de vingt ans dans l’étude de l’atmosphère, avant que je ne prenne des responsabilités de pilotage et d’encadrement à partir de 2010.

Je remarque maintenant comment des désaccords de fond sont pris en compte et discutés lorsqu’ils sont émis par un homme et peuvent être abordés comme de l’incompétence ou de la naïveté lorsqu’ils sont émis par une femme.

Christine David-Beausire

A-t-il été difficile pour vous de trouver votre place dans le monde scientifique ?

Je me suis heurtée aux mêmes difficultés que rencontraient les jeunes chercheurs à l’époque. J’ai aussi affronté quelques relations humaines tendues avec des collègues, comme ils en existent avec les personnes qu’on doit côtoyer sans les avoir choisies. Et puis j’ai parfois rencontré mes propres limites, celles de mon histoire et de mon vécu, dans lesquelles le rapport de genre était présent. Mais tant que j’étais chercheure, je n’ai jamais ressenti ou perçu de difficultés externes majeures directement liées au fait que je sois une femme. Je ne dis pas qu’ils n’en existaient pas dans le monde de la recherche, mais simplement, soit qu’elles étaient minimes dans l’environnement où j’évoluais, soit que j’y étais relativement hermétique. C’était vrai également au cours de mes missions en régions polaires, où j’ai croisé pourtant quelques personnalités masculines un peu caricaturales : j’imagine que le statut de chercheure (introduisant une sorte de distance respectueuse) l’emportait sur l’état féminin.

Les choses ont changé lorsque j’ai intégré des positions d’encadrement et de pilotage. Ma première expérience pour le compte a été assez violente avec la confrontation directe à une misogynie patente. Sans sommation, je me suis retrouvée face à l’irrationnel : peu importe ce que vous avez démontré par le passé, peu importe ce que vous faites réellement, le simple fait d’être femme plutôt qu’homme vous rend haïssable et nécessairement inapte… Le monde de la recherche où j’évoluais avant est très ouvert au-delà du laboratoire : cela dilue fortement le poids des comportements de l’environnement proche. En position de management dans une structure, on n’échappe pas à cet environnement interne et les comportements malsains sont alors inévitables. Depuis lors, je suis beaucoup plus sensible aux différences de traitement liées au genre. Ainsi par exemple, je remarque maintenant comment des désaccords de fond sont pris en compte et discutés lorsqu’ils sont émis par un homme et peuvent être abordés comme de l’incompétence ou de la naïveté lorsqu’ils sont émis par une femme.

De quels défis, relevés dans le cadre de votre travail, êtes-vous la plus fière ?

Pour moi, ce ne sont pas des activités purement scientifiques dont je suis la plus fière, mais plutôt des actions professionnelles que j’ai menées et qui m’ont demandé de dépasser mon vécu personnel. Pour prendre en main des opérations de terrain en régions polaires, en coordonnant des activités et des équipes très diversifiées dans un environnement difficile, j’ai dû vaincre mon côté réservé et solitaire, apprivoiser ma tendance au doute et dépasser un certain déficit d’estime de soi. Avec le recul, une sorte de « complexe de femme » n’y était sans doute pas étranger.

L’idée fait son chemin d’une société dans lesquels les potentiels ne sont pas genrés et ont tous de l’intérêt.

Christine David-Beausire

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’égalité femmes-hommes dans le monde des sciences ?

Les choses semblent changer au fur et à mesure de l’évolution des mentalités au sein de la société. Si je reprends l’exemple de l’astronomie et l’astrophysique, alors que les femmes devaient y être représentées à hauteur d’environ 5 à 10 % à la fin des années 1980, elles sont aujourd’hui bien plus nombreuses. Du travail a été fait et des moyens sont recherchés pour attirer les femmes dans des fonctions où on les voyait peu par le passé. L’idée fait son chemin d’une société dans lesquels les potentiels ne sont pas « genrés » et ont tous de l’intérêt.

De mon point de vue cependant, un sujet important passe encore sous les radars : celui de la gestion du quotidien domestique qui pèse encore beaucoup sur les femmes et de la « charge mentale » qui y est associée. C’est à mon sens un frein pour passer du principe accepté de l’égalité hommes-femmes à sa réalisation de fait. Sa portée me paraît être négligée, et pour autant elles enferment les femmes dans une obligation qui à la fois leur prend du temps et limite leurs degrés de liberté. Si j’avais un message à faire passer, ce pourrait être : regardons aussi en face comment les croyances patriarcales de répartition des rôles au sein de la famille continuent encore à bloquer l’épanouissement d’une société réellement égalitaire.